Koldanews 2009-2013 (Archive)

Kolda en ligne simplement !

“Patera” d’Aïssatou Diamanka-Besland : une critique fine et féministe de l’émigration

Dakar, 1-er nov (APS) – "Patera", le deuxième roman de la Sénégalaise Aïssatou Diamanka-Besland, est une réflexion subtile sur les rêves d’Occident des compatriotes de l’auteur, parti d’une histoire personnelle, intime, pour traiter de l’émigration, sensibiliser sur ce phénomène jugé destructeur en montrant "le vrai visage" méconnu ou tu de l’Eldorado.

 

 

D’un traitement intimiste du chagrin d’amour que Soukeyna, l’héroïne de ce roman de 216 pages, essaie de dompter, en lien avec un "passé rempli d’espoir déchu et d’amour fané", l’auteur en arrive à parler de la tragédie de l’émigration, en arrière plan et en toile de fond, sans le fard de jugements pouvant paraître excessifs.

Il faut donc partir de Soukeyna, une étudiante en droit à l’université de Dakar qui aspire à une autre vie que celle de sa mère. Pour cela, elle se pose des questions sur sa vie, le statut des femmes dans une société où l’autorité masculine est très présente.
L’amour de Babacar l’amène à passer outre tous les interdits et à commettre l’irréparable, c’est-à-dire perdre sa virginité. Les choses s’accélèrent dans sa vie mais dégénèrent. Babacar doit partir en France pour finir ses études. Mais à Paris, il tombe amoureux d’Hélène qui lui donne une métisse. Cet amour fou et passionnel l’oblige à se séparer de Soukeyna qui se retrouve toute seule face à son destin.

Tout porte à croire que la blessure intime de Soukeyna, née de la perte de cet amoureux qui a fait d’elle avant l’heure "une femme dans la société des interdits éternels", est la condition sine qua none d’une parole libérée, amenée du coup à conter la souffrance du monde, les affres de l’émigration comprises dans une sorte de "quête de vérité et de rétablissement de l’ordre des choses".

"Ecrire pour espérer", se justifie la romancière. "Raconter le monde, les choses immondes de ce choc d’ondes (…). Entendre. Ecouter. Recevoir. Comprendre. Comprendre la nature humaine intrinsèquement étriquée de bizarreries. Un retour. Un retour en soi. Un retour à l’écriture", qui fait de l’auteur "la voix des sans voix".

L’inspiration venant de cette souffrance première, l’auteur se découvre éveilleur de consciences endormies par une "envie de fuir le pays à tout prix", se trouve une vie aboutie de fin critique des mœurs, tares et pesanteurs sociales, autant de freins méconnus de l’évolution idéale de la société.
Par le biais d’un mélange qui fait confondre en une seule histoire vie intime de l’auteur et trajectoire de son héroïne, Aïssatou ou Soukeyna se retrouvent, comme s’il s’agissait de la même personne, à "dire les non-dits, les peu dits et les pas dits" encore des tragédies de l’émigration ou de la vie tout court.
Par exemple, le roman publié aux éditions Henry se fait un devoir de "parler de la misère sociale quotidien" en Occident, des "gens qui meurent de faim et de froid sans personne pour leur venir en aide", de "nombreux Français de souche qui dorment sous les ponts et les autoroutes", des "SDF à l’abandon dans les rues de Paris, de Barcelone, de Rome…".

Il s’agit pour la romancière de faire en sorte que les jeunes "continuent de croire en l’espoir, mais pas en un espoir importé. Et pour que ces espoirs ne soient pas tournés vers l’extérieur, il faut une révolution sociale, c’est-à-dire une bonne gestion des affaires publiques. Un développement sans conteste, et la naissance d’une nouvelle vision africaine du développement".

Le propos porté haut par la densité des convictions, plus loin que les idées seules ne le permettent vraiment, et au-delà des apparences et des évidences, l’auteur contre l’histoire de son héroïne, à partir des irradiations d’une révolution intérieure contre l’injustice de son sort propre et contre le poids des traditions d’une société aussi ouverte sur un "monde globalisé-analysé-analysé" qu’elle peut être fermée sur bien des points.
Va alors pour la dénonciation des affres de l’émigration clandestine, en partant de l’idée réaliste, puisque parfaitement raisonnable, que le bonheur de l’Afrique, "ce n’était pas de voir ses enfants mourir, de cette façon indigne". Une vérité évoquée avec des relents féministes, pour dire le sort de ces "semi-célibataires avec ces maris-papillons à distance, à la recherche de je ne savais quoi".

Alors que "la dignité se perdait" et que "des générations entières (sont) sacrifiées", "il y avait urgence à démontrer cette désinformation qui prétendait que les femmes devraient être soumises ou qu’une fois en Europe, la vie était un paradis", selon l’auteur.

Or, constate la romancière, "c’était entré dans les mœurs. Les femmes qui attendaient trouvaient la situation normale", quoique la longue absence du conjoint fait que la vie devient "dure à supporter pour ces femmes sans voix, sans droit". Autre fausse évidence : "partir en Europe était un signe d’ascension sociale, en revenir était la validation de cette ascension".

Pire, explique la romancière, "cette envie de fuir le pays à tout prix n’était pas nourrie que par les jeunes hommes. Cette soif d’ailleurs, par extension, suscitait chez les jeunes filles des envies de convoler avec des hommes qui y vivaient. Une nouvelle façon de solliciter la mort en douceur : donner leur vie à ces émigrés frimeurs qui ne leur assureraient même pas un bon avenir".

Il n’est donc plus étonnant, au-delà du drame visible au quotidien de ces "femmes mariées-laissées-délaissées", de voir les salles de cours à leur tour se déserter, "la recherche du hasard" l’ayant emporté sur celle du savoir, fait-elle remarquer.

Le dernier propos du roman, c’est de "permettre aux Sénégalais, voire aux Africains en général, de ne plus prendre des pirogues, de ne plus perdre leur vie. Permettre à ces jeunes filles de ne plus faire la chasse à l’homme venant de France, d’Italie, d’Europe ou des Etats-Unis pour se faire épouser. Rétablir la dignité" des citoyens.
Cela dit, la douleur née de la perte de l’aimé, happé par les mirages de l’émigration, autorise toutes les audaces de l’auteur qui, partant, se paie le luxe de se pencher sur l’influence et la force d’une tradition se plaisant, la plupart du temps, à imprimer des orientations contraignantes sur la trajectoire de bien de destins individuels.
 

Aïssatou Diamanka-Besland, 37 ans, vit depuis 1999 en France où elle prépare actuellement une thèse de Sciences politiques sur l’intégration des immigrés à l’université Paris X Nanterre. Outre "Patera", elle est l’auteur, en 2007, d’un premier roman intitulé "Le Pagne léger" (Editions Henry). Elle a également coécrit "Requiem noir" avec Pierre Lunel, ancien Président de l’université Paris 8.

Koldanews 2009-2013 (Archive) © 2014